Plus que jamais, les sciences sociales doivent jouer leur rôle de « poil à gratter », qui les rend si fécondes. Contre l’essayisme et l’académisme, il y a aujourd’hui urgence à défendre une certaine idée des sciences sociales qui allie créativité et combativité, imagination et vigilance sociologiques. En proposant des travaux originaux fondés sur des données ethnographiques, statistiques ou archivistiques, « L’ǝnvers des faits » entend éclairer les grands débats contemporains pour remettre à l’endroit des réalités sociales trop souvent pensées à l’envers.

La collection privilégie le croisement des méthodes et des récits, la richesse et la diversité des matériaux recueillis, l’inventivité des questionnements, la capacité à investir autrement des terrains connus ou à entrer de plain-pied dans ceux qui le sont moins. Elle met à l’honneur des enquêtes de première main, à la fois exigeantes et réflexives, aux résultats solides et accessibles.

Penser l’envers des faits, c’est donner à voir les ressorts les mieux dissimulés du monde social, en restituant toute son épaisseur humaine. C’est revisiter ces faits qui semblent déjà « tout faits » pour aller à rebours des représentations ordinaires. C’est, en définitive, une invitation à pénétrer dans l’envers du décor de l’enquête. Là où se font et se défont, pas à pas, les hypothèses, les traces, les preuves.

Panthères et pirates

Very Important People

Argent, gloire et beauté : enquête au sein de la jet-set

Ashley MEARS

Fêtes d’anniversaire de millionnaires, mégayachts sur la Côte d’Azur, bouteilles de champagne à 40000 dollars… C’est à la découverte du circuit mondial des boîtes de nuit de luxe et des soirées de la jet-set – de New York à Saint-Tropez – que nous convie Ashley Mears, ancienne mannequin devenue sociologue, dans un récit unique fondé sur une longue enquête en immersion.

Elle dévoile, dans une perspective féministe, le travail des « promoteurs » de club chargés de recruter, dans la rue ou à la sortie des agences de mannequins, des jeunes femmes vouées à agrémenter par leur présence les soirées des very important people. Elles le font sans autre rémunération que les plaisirs passagers de la fête et du luxe, dans l’espoir d’accéder à des opportunités exceptionnelles. De leur côté, les clients fortunés, en exhibant des corps féminins « haut de gamme » et en faisant couler à flots un champagne hors de prix, se livrent à des joutes symboliques pour affirmer leur statut. Beauté, prestige, richesse et ambitions – largement illusoires – se mesurent et s’échangent ainsi lors de ces soirées VIP.
Dans un style vivant et incarné, l’autrice explore les coulisses de cet univers de la jet-set internationale pour mieux en déconstruire les fondements : l’exploitation des corps de belles jeunes femmes recrutées pour des hommes fortunés, la sexualisation des rapports sociaux, le gaspillage ostentatoire de l’argent comme rituel de domination, les logiques de don et contre-don chez les ultra-riches… Une expérience de lecture étourdissante, à l’heure où les inégalités atteignent des sommets.

Panthères et pirates

De gré et de force

Comment l’État expulse les pauvres

Camille FRANCOIS

Les expulsions locatives jettent chaque année en France des milliers de familles pauvres à la rue, dans une indifférence quasi générale. Pourtant, ces procédures sont au cœur de l’accroissement de la pauvreté et des inégalités sociales. Et leur nombre a augmenté au cours des vingt dernières années.

À partir d’une longue enquête de terrain, ce livre s’intéresse aux institutions et aux « petites mains » chargées de réaliser les expulsions. Il décrit la manière dont la violence légitime de l’État s’exerce sur les familles menacées de délogement, en retraçant les différentes étapes auxquelles elles sont confrontées : les services de recouvrement où les employés des bailleurs essaient de leur faire rembourser leur dette, les tribunaux où les juges prennent les décisions d’expulsion, les services de préfecture et de police chargés d’utiliser la force publique pour les déloger de leur domicile. En expliquant pourquoi certaines familles sont plus souvent expulsées que d’autres et comment les agents de l’État les contraignent, à la fois de gré et de force, à quitter leur logement, il met ainsi en lumière une violence légitime moins visible que la répression des manifestations ou que des interpellations policières, mais tout aussi efficace dans le maintien de l’ordre social.
Loin d’être une fatalité, ces expulsions locatives constituent une réalité éminemment politique, qui interroge la place du capital immobilier et de l’État dans la précarisation des classes populaires aujourd’hui. Une réalité contre laquelle il est possible d’agir.

Servir les riches

Servir les riches

Les domestiques chez les grandes fortunes

Alizée DELPIERRE

Derrière les façades de luxueux immeubles parisiens, les immenses grilles de châteaux, les baies vitrées de vastes villas de la Côte d’Azur, se cache un personnel invisible mais présent quotidiennement au service des grandes fortunes. Gouvernantes, majordomes, femmes de chambre et de ménage, lingères, nannies, cuisiniers ou chauffeurs travaillent du matin au soir, et souvent la nuit, pour satisfaire les besoins et désirs des millionnaires qui les emploient à leur domicile.

En s’appuyant sur une enquête immersive de plusieurs années, ce livre lève le voile sur les relations quotidiennes entre ceux qui servent et ceux qui sont servis. Ce faisant, il éclaire les ressorts d’une cohabitation socialement improbable, faite de domination et de résistances. Elle-même prise dans ces relations, en travaillant un temps comme domestique, Alizée Delpierre montre comment une certaine « exploitation dorée » peut faire rêver des femmes et des hommes qui y voient une réelle opportunité d’ascension sociale. Du côté des grandes fortunes, déléguer toutes les tâches ingrates demeure essentiel pour consolider leur pouvoir et jouir à plein de leur capital. Elles sont prêtes à tout pour fidéliser leurs domestiques et conserver ce privilège de classe, pour le meilleur comme pour le pire.

Panthères et pirates

Panthères et pirates

Des Afros-Américains entre lutte des classes et Black Power

Sylvain PATTIEU

C’est l’histoire de Melvin et Jean McNair, deux étudiants afro-américains qui se rencontrent en 1966 en Caroline du Nord. Mariés, deux enfants, ils auraient pu mener une vie paisible. Mais il y a la guerre du Vietnam, l’assassinat de Martin Luther King, l’élan révolutionnaire des Black Panthers.

Melvin est déserteur. Pour fuir et dénoncer le racisme, Jean et lui détournent un avion avec trois complices, le 30 juillet 1972. Destination Alger, capitale d’un pays indépendant et d’un tiers monde incandescent.
Arrêtés après avoir été exfiltrés vers Paris, qui refuse de les extrader, ils sont emprisonnés et jugés lors d’un procès médiatisé où l’on croise James Baldwin et Simone Signoret. Leur peine purgée, ils refont leur vie à Caen et deviennent des figures locales engagées. Le parcours de Jean et Melvin montre de façon exemplaire comment s’entremêlent concrètement les questions de race et de classe. Définis comme Noirs aux États-Unis, le restent-ils à leur arrivée en France et à quelles formes de racialisation sont-ils confrontés ?
À partir d’archives et d’entretiens inédits, cette grande fresque sociohistorique nous plonge, de part et d’autre de l’Atlantique, dans les luttes antiracistes et anti-impérialistes des années 1970. En décentrant le regard, elle offre de nouvelles perspectives sur les sujets brûlants que sont le racisme anti-Noirs et la radicalité politique.

Héritrocratie

Héritocratie

Les élites, les grandes écoles et les mésaventures du mérite (1870-2020)

Paul PASQUALI

Pour relancer un « ascenseur social » interminablement en panne, les grandes écoles affichent depuis quelques années leur ouverture à la « diversité » et leur volonté de renouer avec la méritocratie qu’elles auraient incarnée par le passé. Certains les accusent au contraire d’instaurer des critères étrangers au mérite, quand d’autres dénoncent une volonté de sceller le sort des universités, reléguées à la gestion des flux étudiants. Mais, de la IIIe République à nos jours, les grandes écoles ont-elles jamais récompensé le mérite ?

En retraçant les controverses oubliées et les choix politiques qui ont garanti les prérogatives de ces établissements et ainsi légitimé un haut niveau de reproduction sociale, cette enquête sociohistorique montre que rien n’est moins sûr. Si l’évocation rituelle de figures emblématiques de boursiers entretient le mythe d’un âge d’or méritocratique, l’histoire de ces filières d’excellence révèle la pérennité d’un système héritocratique, grâce auquel des élites résolues à défendre leurs frontières et leurs intérêts parviennent à consacrer leur héritage comme un privilège mérité.
Replacée dans des rapports de force qu’occulte la croyance en l’égalité des chances, l’introuvable démocratisation des grandes écoles ne s’explique pas par un complot de caste, mais par une succession de luttes dont les élites en place sont régulièrement sorties victorieuses. Face aux perspectives de changement et aux projets de réforme, elles ont su se mobiliser pour restaurer l’ordre qui était sur le point de s’ébranler. Des lendemains de la Commune au Front populaire et à la Résistance, de la Libération à Mai 68 et aux années Mitterrand jusqu’à Parcoursup et la refonte de l’ENA, la continuité qui s’observe derrière les secousses éphémères et les évolutions structurelles ne relève donc pas d’une mécanique implacable – ni d’une fatalité politique.

Se ressaisir

Se ressaisir

Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe

Rose-Marie LAGRAVE

Du genre autobiographique, on connaissait les récits sans enquête et les ego-histoires de « grands hommes » ; dans les sciences sociales, les enquêtes sur des proches tenus à distance par l’effacement de soi. Renouant avec l’ambition d’une sociologie sensible et réflexive, Rose-Marie Lagrave propose un nouveau type de socioanalyse : l’enquête autobiographique.

Ressaisissant son parcours en sociologue et en féministe, elle remet en cause les récits dominants sur la méritocratie, les stéréotypes associés aux transfuges de classe, le mythe d’un « ascenseur social » décollant par la grâce de talents ou de dons exceptionnels. Cet ouvrage retrace une migration sociale faite de multiples aléas et bifurcations, où domination de classe et domination de genre s’entremêlent : le parcours d’une fille de famille nombreuse, enracinée en milieu rural, que rien ne prédestinait à s’asseoir sur les bancs de la Sorbonne puis à devenir directrice d’études à l’EHESS, où elle croise notamment les chemins de Michelle Perrot, Françoise Héritier, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron.
Mobilisant un vaste corpus théorique et littéraire, Rose-Marie Lagrave ouvre sa malle à archives et la boîte à souvenirs. De ses expériences de boursière à ses engagements au MLF et sa pratique du métier de sociologue, elle exhume et interroge les traces des rencontres qui l’ont construite. Parvenue à l’heure des bilans, cette passeuse de frontières et de savoirs questionne avec la même ténacité la vieillesse et la mort.
Contre les injonctions de « réussir » et de « rester soi », ce livre invite à imaginer de nouvelles formes d’émancipation par la socioanalyse : se ressaisir, c’est acquérir un pouvoir d’agir, commun aux transfuges de classe et aux féministes, permettant de critiquer les hiérarchies sociales et de les transgresser.

Nos mères

Nos mères

Huguette, Christiane et tant d’autres, une histoire de l’émancipation féminine

Christine DÉTREZ, Karine BASTIDE

Christiane est née en 1945, Huguette en 1941. Toutes deux étaient institutrices. De Christiane, on ne savait rien : après sa disparition dans un accident de voiture, à l’âge de vingt-six ans, elle avait été effacée de l’histoire familiale et des albums photos. D’Huguette, au contraire, on détenait beaucoup : un livre publié, des manuscrits, des lettres, des articles de journaux, une correspondance avec Simone de Beauvoir… Tout cela enfermé dans des malles bien verrouillées.

Christiane et Huguette sont les mères des deux autrices. Au fil d’une enquête qui les a menées aux quatre coins de la France, mais aussi en Tunisie, celles-ci ont récolté des témoignages et des photos, retrouvé des archives, fait parler des courriers. Elles retracent la vie de ces deux femmes « ordinaires », dans ce moment charnière des années 1960, où les femmes se battent pour leur indépendance. Car, à raconter les parcours de Christiane et Huguette – de milieux sociaux très différents –, c’est toute une génération qui affleure : celle des Écoles normales d’institutrices, des « écoles-taudis », de la coopération, du féminisme, des aspirations à une vie meilleure, du rejet des carcans traditionnels.
S’il permet de comprendre les voies de l’émancipation et comment celles-ci varient selon le milieu d’origine et les capitaux culturels et économiques, ce livre est aussi une expérience : peut-on enquêter sur des sujets si proches, et lever, en sociologue, en historienne, des secrets de famille ? Que peuvent faire les sciences sociales de l’émotion, de l’intimité ? Enfin, cet ouvrage est une revanche contre l’effacement des femmes de l’Histoire, et des histoires.

Le genre du capital

Le genre du capital

Comment la famille reproduit les inégalités

Céline BESSIERE et Sibylle GOLLAC

On sait que le capitalisme au XXIe siècle est synonyme d’inégalités grandissantes entre les classes sociales. Ce que l’on sait moins, c’est que l’inégalité de richesse entre les hommes et les femmes augmente aussi, malgré des droits formellement égaux et la croyance selon laquelle, en accédant au marché du travail, les femmes auraient gagné leur autonomie.

Pour comprendre pourquoi, il faut regarder ce qui se passe dans les familles, qui accumulent et transmettent le capital économique afin de consolider leur position sociale d’une génération à la suivante. Conjointes et conjoints, frères et sœurs, pères et mères n’occupent pas les mêmes positions dans les stratégies familiales de reproduction, et n’en tirent pas les mêmes bénéfices. Fruit de vingt ans de recherches, ce livre montre que le capital a un genre.
Céline Bessière et Sibylle Gollac enquêtent sur les calculs, les partages et les conflits qui ont lieu au moment des séparations conjugales et des héritages, avec le concours des professions du droit. Des mères isolées du mouvement des Gilets jaunes au divorce de Jeff et MacKenzie Bezos, des transmissions de petites entreprises à l’héritage de Johnny Hallyday, les mécanismes de contrôle et de distribution du capital varient selon les classes sociales, mais aboutissent toujours à la dépossession des femmes. Ce livre analyse ainsi comment la société de classes se reproduit grâce à l’appropriation masculine du capital.

Ceux qui restent

Ceux qui restent

Faire sa vie dans les campagnes en déclin

Benoît COQUARD

Qui sont ces hommes et ces femmes qui continuent d’habiter dans les campagnes en déclin ? Certains y fantasment le « vrai » peuple de la « France oubliée », d’autres y projettent leur dégoût des prétendus « beaufs » racistes et ignorants. Mais « ceux qui restent » se préoccupent peu de ces clichés éculés. Comment vit-on réellement dans des zones dont on ne parle d’ordinaire que pour leur vote Rassemblement national ou, plus récemment, à l’occasion du mouvement des Gilets jaunes ?

Parmi les nouvelles générations, ils sont nombreux à rejoindre les villes pour les études, puis il y a ceux qui restent, souvent parce qu’ils n’ont pas les ressources nécessaires pour partir. Ceux-là tiennent néanmoins à ce mode de vie rural et populaire dans lequel « tout le monde se connaît » et où ils peuvent être socialement reconnus. Comment perçoivent-ils alors la société qui les entoure ? À qui se sentent-ils opposés ou alliés ?
À partir d’une enquête immersive de plusieurs années dans la région Grand-Est, Benoît Coquard plonge dans la vie quotidienne de jeunes femmes et hommes ouvriers, employés, chômeurs qui font la part belle à l’amitié et au travail, et qui accordent une importance particulière à l’entretien d’une « bonne réputation ».
À rebours des idées reçues, ce livre montre comment, malgré la lente disparition des services publics, des usines, des associations et des cafés, malgré le chômage qui sévit, des consciences collectives persistent, mais sous des formes fragilisées et conflictuelles. L’enquête de Benoît Coquard en restitue la complexité.

Le venin dans la plume

Le venin dans la plume

Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République

Gérard NOIRIEL

La place qu’occupe Éric Zemmour dans le champ médiatique et dans l’espace public français suscite l’inquiétude et la consternation de bon nombre de citoyens. Comment un pamphlétaire qui alimente constamment des polémiques par ses propos racistes, sexistes, homophobes, condamné à plusieurs reprises par la justice, a-t-il pu acquérir une telle audience ?

Pour comprendre ce phénomène, ce livre replace le cas Zemmour dans une perspective historique qui prend comme point de départ les années 1880, période où se mettent en place les institutions démocratiques qui nous gouvernent encore aujourd’hui. Ce faisant, il met en regard le parcours d’Éric Zemmour et celui d’Édouard Drumont, le chef de file du camp antisémite à la fin du xixe siècle. Car les deux hommes ont chacun à leur époque su exploiter un contexte favorable à leur combat idéologique. Issus des milieux populaires et avides de revanche sociale, tous deux ont acquis leur notoriété pendant des périodes de crise économique et sociale, marquées par un fort désenchantement à l’égard du système parlementaire.
Dans ce saisissant portrait croisé, Gérard Noiriel analyse les trajectoires et les écrits de ces deux polémistes, en s’intéressant aux cibles qu’ils privilégient (étrangers, femmes, intellectuels de gauche, etc.) et en insistant sur les formes différentes que ces discours ont prises au cours du temps (car la législation interdit aujourd’hui de proférer des insultes aussi violentes que celles de Drumont). L’historien met ainsi en lumière une matrice du discours réactionnaire, et propose quelques pistes pour alimenter la réflexion de ceux qui cherchent aujourd’hui à combattre efficacement cette démagogie populiste.

L'oeil sécuritaire

L’œil sécuritaire

Mythes et réalités de la vidéosurveillance

Élodie LEMAIRE

Depuis les années 2000, les caméras de vidéosurveillance et de vidéoprotection ont envahi notre paysage urbain. Cette nouvelle manière de protéger la population fait couler beaucoup d’encre. Or les prismes dominants (sécurité versus liberté) et les images mobilisées (du Panoptique à Big Brother, en passant par Minority Report), en disent plus sur les fantasmes collectifs que sur les réalités concrètes de ce dispositif.

Dans ce récit d’enquête, au plus près des expériences et des représentations des acteurs publics et privés qui utilisent la vidéosurveillance au quotidien, Élodie Lemaire passe au crible les idées reçues sur cet œil sécuritaire, pour mieux en identifier les vrais dangers. En nous faisant pénétrer dans les salles de contrôle et les coulisses des tribunaux, l’auteure montre que les usages de la vidéosurveillance sont loin d’être conformes à sa réputation de « couteau suisse de la sécurité » ou de « reine des preuves ». Mais ces limites cachent d’autres dérives bien réelles, comme la banalisation d’une idéologie qui construit progressivement notre vision sécuritaire du monde social.

Avec l'immigration

La France des Belhoumi

Portrait de famille (1977-2017)

Stéphane BEAUD

Un livre de plus sur les jeunes « issus de l’immigration » ? Pour dénoncer les discriminations qu’ils subissent, sur fond de relégation sociale dans les quartiers « difficiles » ? Et conclure sur l’échec de leur « intégration » dans notre pays ?

Non. L’ambition de Stéphane Beaud est autre. Il a choisi de décentrer le regard habituellement porté sur ce groupe social. Son enquête retrace le destin des huit enfants (cinq filles, trois garçons) d’une famille algérienne installée en France depuis 1977, dans un quartier HLM d’une petite ville de province. Le récit de leurs parcours – scolaires, professionnels, matrimoniaux, résidentiels, etc. – met au jour une trajectoire d’ascension sociale (accès aux classes moyennes).
En suivant le fil de ces histoires de vie, le lecteur découvre le rôle majeur de la transmission des savoirs par l’école en milieu populaire et l’importance du diplôme. Mais aussi le poids du genre, car ce sont les deux sœurs aînées qui redistribuent les ressources accumulées au profit des cadets : informations sur l’école, ficelles qui mènent à l’emploi, accès à la culture, soutien moral (quand le frère aîné est aux prises avec la justice), capital professionnel (mobilisé pour « placer » un autre frère à la RATP)…
Cette biographie à plusieurs voix, dont l’originalité tient à son caractère collectif et à la réflexivité singulière de chaque récit, montre différents processus d’intégration en train de se faire. Elle pointe aussi les difficultés rencontrées par les enfants Belhoumi pour conquérir une place dans le « club France », en particulier depuis les attentats terroristes de janvier 2015 qui ont singulièrement compliqué la donne pour les descendants d’immigrés algériens.

Avec l'immigration

Qui a tué les verriers de Givors?

Une enquête de sciences sociales

Pascal MARICHALAR

Dans la petite ville de Givors, proche de Lyon, des hommes meurent les uns après les autres, emportés par des cancers à un âge relativement jeune. Leur point commun : ils ont travaillé pour produire des bouteilles et des pots à la verrerie qui a fermé ses portes en 2003.

La compagne d’un verrier malade fait alors équipe avec un imprimeur à la retraite pour résoudre ce mystère. Ils comprennent vite que ce ne sera pas une enquête policière classique : c’est à eux de prouver qu’il y a eu un crime, et plus ils avancent vers la vérité, moins la justice semble disposée à juger les faits. Cependant, grâce à la force collective des verriers et de leurs soutiens, ils vont lever progressivement le voile sur un véritable scandale d’État.
Ce livre est une enquête sur cette enquête. Avec les outils des sciences sociales, l’auteur analyse les procédures, les mensonges et les injustices qui font que tous les jours autour du monde des millions de femmes et d’hommes sont mis en danger impunément.

Avec l'immigration

Avec l’immigration

Mesurer, débattre, agir

François HÉRAN

En France, les « problèmes de l’immigration » se succèdent en rafale, dans un débat récurrent attisé par les cycles de la vie politique et en particulier le rythme de la présidentielle : crise des réfugiés, islam et laïcité, droit du sol, double nationalité, regroupement familial, « jungle » de Calais…

François Héran replace les arguments de ce débat dans une perspective démographique et politique. Il revient notamment sur l’ère Sarkozy : neuf années de mainmise sur la politique migratoire de la France, mais pour quel bilan ? Abandon de la politique d’« immigration choisie », persistance de l’immigration dite « subie » mais légale : en fi n de compte, une personne sur quatre vivant en France est immigrée ou enfant d’immigré. Le volontarisme ultra rêve encore, cependant, de faire sauter le verrou des droits fondamentaux.

Soulignant le progrès des connaissances sur l’immigration, l’auteur réfute les erreurs grossières de certains politiques (Marine Le Pen en tête) et essayistes médiatiques (tel Éric Zemmour). Il revisite la question de la citoyenneté : « droit du sang » et « droit du sol » sont en fait deux versions d’un même droit, le droit du temps. Sans occulter les obstacles à l’intégration, il la montre aussi à l’œuvre, comme dans ce gymnase de banlieue où chacun, sans distinction d’origines et de croyances, vient donner son sang, peu importe à qui.

Au final, une approche sereine et réaliste. Ni pour ni contre l’immigration : avec elle, tout simplement.

Retour de flammes

Retour de flammes

Les pompiers, des héros fatigués?

Romain PUDAL

D’une popularité rarement démentie, vantés pour leur courage et leur dévouement, les pompiers font partie de notre quotidien. Mais on sait en réalité bien peu de choses de ce métier qui incarne aux yeux de beaucoup l’altruisme dans son sens le plus noble.

Pompier depuis près de quinze ans, Romain Pudal est aussi sociologue et, dans cette enquête en immersion, il nous fait découvrir l’univers méconnu d’un des derniers services publics présents sur tout le territoire français. Si les interventions pour incendie demeurent le cœur de leur métier, les pompiers sont aussi en première ligne pour affronter les inégalités qui se creusent et les tensions qui s’exacerbent au sein de la société, sous l’effet des crises économiques, du chômage de masse et de la précarisation généralisée. Confrontés à toutes les détresses – physiques, psychologiques et sociales –, ils doivent faire appel à des compétences techniques, mais aussi à des qualités humaines pour y faire face. En ce sens, leur professionnalisme est véritablement un humanisme.

Cependant, en incarnant à la fois la « main gauche » (aide et assistance) et la « main droite » (ordre et sécurité) de l’État, en travaillant au contact des plus dures réalités sociales tout en étant eux-mêmes de plus en plus inexorablement précarisés ou mis en danger, les pompiers se retrouvent pris dans un tissu d’injonctions contradictoires dont les implications politiques sont loin d’être négligeables. Si leur valeur cardinale demeure le service public, les pompiers ont néanmoins fort à faire pour résister à un air du temps gestionnaire et réactionnaire qui érode leur éthique faite d’altruisme, d’efficience et de discrétion.

 Jeunesses françaises

Jeunesses françaises

Bac + 5 made in banlieue

Fabien TRUONG

Ancien prof de lycée dans le « 9-3 » devenu sociologue, Fabien Truong a pendant dix ans – des émeutes de 2005 aux attentats de janvier 2015 – suivi et accompagné une vingtaine d’anciens élèves, du bac jusqu’à la fi n de leurs études. Tour à tour prof, enquêteur, témoin, conseiller et confi dent, il dresse ici le portrait tout en finesse d’une certaine jeunesse française, celle des banlieues populaires issues de l’immigration.

Loin des clichés médiatiques, du fatalisme politique ambiant et des prophéties catastrophistes de la « désintégration sociale », ce livre observe la dilution quotidienne de cette jeunesse dans la société française. De la fac aux grandes écoles, en passant par les cycles plus courts, ces jeunes incarnent la face cachée d’une passion nationale : sortir de sa condition par l’école. Confrontés au stigmate des origines, à l’impératif de rentabilité assigné aux études longues et à la précarité massive, ils mènent un combat ordinaire pour gagner l’estime de soi et apprendre à naviguer entre les multiples frontières du monde social.

En offrant une véritable plongée dans l’intimité de ces jeunes étudiants en quête d’échappée, ce livre peut se lire aussi comme un récit initiatique, déroulant dans le temps long leurs rêves d’ascension sociale, leurs questionnements identitaires, les peines et les joies de l’apprentissage intellectuel, leur rapport à la religion ou leurs histoires d’amour. Car, dans ces territoires de la République, rien n’est jamais gagné ni perdu d’avance.

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